Bartók – Concerto pour piano n° 2

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Bartók – Concerto pour piano n° 2

Message par Cocotier le Mer 8 Jan - 18:11

Bartók est véritablement le compositeur qui m'a ouvert l'accès au répertoire contemporain dès mon plus jeune âge. Parmi les innombrables curiosités qui émaillent son œuvre, j'ai toujours eu un faible pour l'étonnante introduction des cordes au 2ème mouvement (adagio) du Concerto pour piano n° 2 qui se développe sur 26 mesures avant l'attaque du piano proprement dit. Ce magnifique thème est renouvelé à plusieurs reprises dans ce mouvement comme pour en souligner l'étrangeté. On aura une idée de ce que ça donne avec la vidéo suivante, empruntée à YouTube :



Il est intéressant de voir ce qui se passe au niveau de la partition au moyen de la figure ci-dessous qui reproduit les 14 premières mesures:



Qu'observe-t-on sur cette partition? Tout d'abord, la blanche de la première mesure consiste en un étonnant empilement de 5 quintes justes fa-do-sol-ré-la-mi*. Ensuite, les 3 voix des violons 1 et 2 soutiennent la mélodie selon un empilement de 2 quintes justes alors que les voix des autres instruments évoluent selon un mouvement contraire. Il en résulte une dissonance légère et une atmosphère à la fois planante et mystérieuse dont je n'ai pas trouvé d'équivalent chez d'autres compositeurs (Berg excepté, peut-être).

Accessoirement, il s'agit d'un superbe exemple de quintes parallèles, structure assez largement réprouvée par les tenants de l'orthodoxie musicale. Evidemment, cela fait sourire aujourd'hui et j'aimerais citer cette anecdote vécue par Xenakis lors de son passage au Conservatoire de Paris dans la classe du prestigieux Arthur Honegger :
« Comme Honegger demandait de temps en temps à ses élèves de lui présenter une composition, mon tour a fini par venir. J'ai joué ma composition au piano. Soudain, il m'interrompit: « Mais il y a des quintes et des octaves parallèles, cela ne doit pas se faire.» Et comme je lui répondais: « Peut-être, mais cela me plaît », il s'est mis en colère: « Il n'y a rien de musical là-dedans. Peut-être dans les trois premières mesures et encore ... » Je n'ai plus jamais revu Honegger. Je suis alors allé dans la classe de Messiaen après un bref passage chez Nadia Boulanger »**.

En me concentrant sur ce petit passage, j'en oublie presque de dire tout le bien que je pense de ce magnifique concerto (et de la musique de Bartók en général).

A noter enfin que l'on peut trouver la partition de ce concerto sur la base de données IMLSP à l'adresse:
http://imslp.org/wiki/Piano_Concerto_No.2,_Sz.95_(Bart%C3%B3k,_B%C3%A9la)
L'extrait ci-dessus est une transcription faite sur l'éditeur de partitions Sibelius 7 à partir de ce document (dont il faut sélectionner la version intégrale).

* on me pardonnera certaines imprécisions n'étant que mélomane et, accessoirement, musicien autodidacte. Il va de soi que d'éventuelles contributions plus complètes seront bienvenues et appréciées.
** Extrait de "Xenakis : Essai d'autobiographie " http://www.iannis-xenakis.org/fxe/bio/autobio.html
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Re: Bartók – Concerto pour piano n° 2

Message par Mélisme le Ven 10 Jan - 23:25

Je me souviens que tu as évoqué ce passage dans un autre post! J'aime beaucoup aussi ces empilements de quintes, ces gestes homorythmiques et monolithiques, d'une grande douceur. J'apprécie également les fines mutations harmoniques qui résultent des sauts et changements de directions des structures en quintes. L'impression de filtrer différemment une lumière imaginaire. On pense à certain passages de "Nuages" de Debussy dans le caractère et ce côté impressionniste.

Pour ce qui est des quintes, le cas est différent de certains exercices d'harmonie, ou on apprends effectivement que les quintes/octaves parallèles ou directes sont proscrites. Mais bon, cela doit être compris comme soit une caractéristique de style, ou comme une contrainte dans le cadre d'un exercice. Sorti de ces cadres, ça n'a plus aucun sens, on est dans le domaine de l'arbitraire.

Mais bon, beaucoup d'étudiants, et beaucoup plus grave des professeurs, finissent par croire que c'est comme ça, deux quintes/octaves parallèles c'est pas beau dans l'absolu, et tout ce qui s'ensuit…

Mis à part, le jazz a récupéré joyeusement et généralisé ce types d'accords enrichis (11ème, 13ème, accord suspendus). Bien qu'il empile plutôt en quartes (c'est quand même plus simple au clavier entre autre…), ou en superstructures (triades superposées, ça simplifie les choses et satisfait l'oreille).






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