Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

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Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

Message par grigou le Lun 30 Déc - 15:17

Personnellement j'adore l'esthétique minimaliste qui est d'ailleurs l'esthétique contemporaine que je préfère très loin devant toutes les autres. Notamment Philip Glass.

Après le parti-pris esthétique du minimalisme n'est pas vraiment de pousser à l'extrême la variation, mais de mettre en relief des processus. C'est vrai que la répétition et la variation sont très très présentes dans le courant minimaliste, mais elles ne sont que des moyens disponibles pour créer des processus et non pas une volonté esthétique. Cependant, il ne faut pas oublier que le minimalisme est né en réaction au sérialisme où la répétition était au départ une hérésie, ceci explique probablement la prédominance de la répétition au sein de l'esthétique minimaliste.

Voici un exemple des préoccupations premières des minimalistes comme Philip Glass et Steve Reich.

Philip glass travaille sur le plan horizontal. En effet, depuis sa découverte de la musique indienne (notamment de ses structures métriques) avec Ravi Shankar, il a développé sa technique d'addition/soustraction d'éléments. Les exemples les plus parlants sont ses œuvres de jeunesse, notamment Two Pages où il expose un motif de 5 notes dont il altère la taille par addition et soustraction progressive de notes.





Sur la partition, l'oeuvre est découpée en motif numérotés et de taille variable.

Analyse du processus mis en place sur les 7 premiers motifs :
Motif 1 : sol do ré mib fa
Motif 2 : sol do ré mib fa / sol do ré mib
Motif 3 : sol do ré mib fa / sol do ré mib / sol do ré
Motif 4 : sol do ré mib fa / sol do ré mib / sol do ré / sol do
Motif 5 : sol do ré mib fa / sol do ré mib / sol do ré
Motif 6 : sol do ré mib fa / sol do ré mib
Motif 7 : sol do ré mib fa

Le motif exposé est auto-génératif, c'est-à-dire que sa taille augmente et diminue par addition de motifs pré-existants dans le motif lui-même.
Ainsi, Philip Glass effectue d'abord un processus d'addition en ajoutant les 4 premières notes du motif, puis les 3 premières notes, puis les 2 premières notes.
Premier contraste : la taille du motif principal augmente et la taille des motifs additionnés diminue. On a donc au sein de ce processus une tendance (motif principal qui s'étend) contredite par une contre tendance (motifs additionnés qui se réduisent).

Ensuite, Philip Glass effectue un processus de soustraction en supprimant les 2 premières notes du motif, puis les 3 premières notes, puis les 4 premières notes. On retrouve alors le motif d'origine. La tendance et la contre tendance sont cette fois-ci inversées : la taille du motif principal diminue alors que la taille des motifs soustraits augmente.

Ce premier plan musical est aisément perceptible, mais la richesse musicale du minimalisme se situe essentiellement dans les plans cachés. La particularité des minimalistes est d'utiliser la répétition pour créer un premier plan sonore accessible et aisément compréhensible, mais ce dernier est en réalité un prétexte pour faire entendre une musique non-écrite. En effet, quand on écoute un motif répété, au bout de n répétition, le cerveau commence à créer inconsciemment des segmentations et à corréler des éléments entre eux pour leur donner du sens. Et ceci ne peut être possible qu'après un grand nombre de répétitions. Ils font finalement entendre une musique cachée derrière la musique, et dont le contenu change selon la perception de chaque individu, car personne ne segmentera ou ne corrèlera des éléments exactement de la même manière.

Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass en sont 2 exemples flagrants.

Dans Two Pages, le motif principal se constitue d'un intervalle de quarte juste, puis 3 intervalles de seconde (majeure, mineure et majeure). De part son unicité, l'intervalle de quarte juste va naturellement ressortir plus que les autres, et lors des premières répétitions on ne le perçoit pas immédiatement, mais petit à petit, on en vient (du moins pour moi c'est le cas) à entendre cette note sol comme une note pédale qui revient à intervalle non régulier selon la taille du motif. Ainsi, en corrélant la durée séparant chaque note sol, on commence à structurer et à redéfinir cette note pédale comme un ostinato rythmique.

Dans la partition originale, toutes les notes sont écrites en croches. Ainsi, si on devait établir une métrique sous-jacente en prenant comme référence cette note pédale on obtiendrait :
Motif 1 : 5/8
Motif 2 : 5/8 + 4/8
Motif 3 : 5/8 + 4/8 + 3/8
Motif 4 : 5/8 + 4/8 + 3/8 + 2/8
Motif 5 : 5/8 + 4/8 + 3/8
Motif 6 : 5/8 + 4/8
Motif 7 : 5/8

Rythme sous-jacent de l'ostinato de sol :

Motif 1 : blanche liée à croche
Motif 2 : blanche liée à croche / blanche
Motif 3 : blanche liée à croche / blanche / noire pointée
Motif 4 : blanche liée à croche / blanche / noire pointée / noire
Motif 5 : blanche liée à croche / blanche / noire pointée
Motif 6 : blanche liée à croche / blanche
Motif 7 : blanche liée à croche





Music In Contrary Motion est construite selon les mêmes procédés que Two Pages, à la différence que l’œuvre est polyphonique et que sa forme est ouverte (Philip Glass explique sur le livret qu'on pourrait la jouer à l'infini et que sa durée ne dépend que de l'interprète). Philip Glass y emploie uniquement un processus d'addition là où Two Pages contenait également des processus de soustraction.
Le point intéressant se situe de nouveau sur les plans cachés.

Premier plan caché : la cadence parfaite dominante-tonique effectuée inlassablement par la basse (la - mi) qui joue le même rôle que la note pédale de sol dans Two Pages. Cette cadence nous permet d'effectuer une première segmentation au sein des motifs. Progressivement, la durée séparant la dominante de la tonique s'étend de plus en plus jusqu'à ne plus être perceptible comme cadence, mais comme simple bourdon harmonique.

Second plan caché : les 2 voix mélodiques  sont écrites en mouvement contraire, ce qui permet d'écouter l'ensemble ou bien d'isoler l'une des 2 mélodies. Au sein des 2 mélodies se cachent des rythmes sous-jacent.
Dans la voix 2, la note la plus grave (un la) va progressivement se détacher pour être perçue comme un ostinato rythmique. La même chose se produit avec la voix 1, et c'est même à mon sens le plan caché le plus aisément perceptible (bien avant celui de la voix 2). Progressivement, une polyphonie virtuelle apparait, et à partir de 1'50 minutes, on commence à percevoir cette mélodie :

mi - mi - ré (mélodie 1) / la - la - si (mélodie 2 qui répond)
Le rythme sous-jacent est :
noire - noire - noire pointée / noire - noire - noire pointée

Parfois, on perçoit quelques variations :
mi - mi - ré - mi - ré (mélodie 1) / la - la - si - la - si (mélodie 2 qui répond)
Le rythme sous-jacent est :
noire - noire - noire - noire - noire pointée / noire - noire - noire - noire - noire pointée

Concernant Steve Reich, il travaille essentiellement sur le plan vertical (du moins à ses débuts) avec la technique du déphasage où il décale progressivement 2 motifs semblables pour générer de nouveaux motifs (toujours les plans cachés).

Exemple parfait de cela : piano phase où les motifs se décalent d'une double croche jusqu'à avoir effectué un cycle complet et être revenus en phase.




Au passage, on entend le motif de départ dans son entièreté, surtout le mouvement ascendant du départ mi fa# si do# ré, mais très vite, on détache les aigus et les graves, et on n'entend plus que les 2 ostinatos mélodiques qui naissent de cette polyphonie virtuelle :
mi fa# - fa# mi - fa# pour la basse
si do# ré - do# si - ré do# pour l'aigu

Dernier point : la puissance formelle du minimalisme se situe à la fin des œuvres. Le silence en est le point culminant, car la répétition n'est pas génératrice de tension. Aussi après de longues durées de répétitions (les œuvres dépassent très souvent les 20 minutes), l'arrêt brutal de la musique crée un contraste important, et donc nécessairement une tension maximale.

grigou

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Re: Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

Message par Merlin le Lun 30 Déc - 15:44

Très belle analyse grigou. De façon générale, le travail de Reich que tu décris si bien "Exemple parfait de cela : piano phase où les motifs se décalent d'une double croche jusqu'à avoir effectué un cycle complet et être revenus en phase." me séduit réellement. Il y a là un sens du "calcul" qui m'impressionne. Le lien avec la musique indienne est intéressant aussi, et apparaît à de nombreuses reprises dans la musique occidentale du 20ème siècle.
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Re: Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

Message par Merlin le Lun 30 Déc - 15:56

Cocotier a écrit:Oui, nous avons chacun nos choix, tous parfaitement honorables par ailleurs. Je suis rassuré cependant de constater que nous partageons l'essentiel avec, toutefois, suffisamment de nuances pour s'enrichir mutuellement.

Oui, bien entendu  ! flower 

Cocotier a écrit: Je m'arrête là : mon propos, tout en étant parfaitement sincère, finit par ressembler à de la langue de bois corporate; celle notamment qui donne une impression de mouvement dans l'immobilisme...

Je te trouve bien sévère à ton propre égard, Cocotier !  Wink As-tu déjà eu l'occasion d'entendre le délicat "China Gates" de J. Adams?

----------
La réserve que j'ai par rapport à ces pièces c'est leur côté "hyper-tonal". Pour obtenir les effets dont tu parles, grigou, j'ai l'impression qu'il est nécessaire d'avoir recours à une harmonie et une rythimque très basiques, qui donne ce côté "simpliste" que l'on reproche à Glass notamment (Boulez a parlé "d'esthétique de supermarché"  pale *). Je ne retrouve pas les autres dimensions (travail sur les sons, les rythmes, les couleurs, les dissonances ...) que j'apprécie dans d'autres courants.

* Glass le lui a bien rendu. Il me semble avoir entendu à la radio récemment qu'il traitait la musique des sériels de "musique de fous"  geek !
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Re: Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

Message par Cocotier le Lun 30 Déc - 21:51

Merlin a écrit:
----------
La réserve que j'ai par rapport à ces pièces c'est leur côté "hyper-tonal". Pour obtenir les effets dont tu parles, grigou, j'ai l'impression qu'il est nécessaire d'avoir recours à une harmonie et une rythimque très basiques, qui donne ce côté "simpliste" que l'on reproche à Glass notamment (Boulez a parlé "d'esthétique de supermarché"  pale *). Je ne retrouve pas les autres dimensions (travail sur les sons, les rythmes, les couleurs, les dissonances ...) que j'apprécie dans d'autres courants.

* Glass le lui a bien rendu. Il me semble avoir entendu à la radio récemment qu'il traitait la musique des sériels de "musique de fous"  geek !
Je crois que tu as mis le doigt sur ce qui me gène un peu dans ces pièces, à savoir leur caractère tonal trop affirmé. Sans confiner, pour autant, à "l'esthétique de supermarché" dénoncée par Boulez. Au fond, chacun recherche dans une œuvre ce qui cadre avec ses propres critères d'esthétique. Pour ma part, je suis attiré par l'harmonie et je m'y retrouve lorsque la densité harmonique est élevée, avec ou sans dissonance. Le jazz utilise, dans ce domaine, des structures assez complexes quoiqu'assez peu dissonantes mis à part certains accords de passage. Dans le répertoire contemporain, c'est en revanche plus agressif, le comble étant atteint avec les clusters. Evidemment, je suis attiré par les œuvres pour grand orchestre à cordes qui me paraissent atteindre la quintessence en la matière : Suite Lyrique (version orchestrale) et Lulu Suite d'Alban Berg, Le Livre pour cordes de Pierre Boulez, à titre d'exemple. Il y a également des modèles du genre chez Messiaen qui n'hésitait pas à utiliser des suites de grands accords.

On trouve chez Xenakis beaucoup d'exemples d'arythmie (je ne sais pas si le terme convient). L'œuvre la plus emblématique sur ce point me semble être Jonchaies.
Pardon de m'attarder sur mes goûts mais c'est pour tenter de montrer que nos pôles d'intérêt musicaux sont probablement très différents.

Cela étant, merci grigou pour l'analyse que tu proposes qui éclaire parfaitement ton propos.
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Re: Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

Message par Merlin le Jeu 2 Jan - 7:00

On trouve aussi chez Ligeti, ce "Continuum" pour clavecin, qui utilise les procédés minimalistes de répétition avec création de "mirages" sonores, mais ici pas du tout dans un language tonal:

La partition explique que pour obtenir les effets escomptés, il faut jouer la pièce le plus vite possible, le plus régulièrement possible (il n'y a que des croches), les barres de mesures n'étant données que comme point de repère pour la synchronisation main droite/main gauche.
C'est vrai qu'il y a une sorte "d'effet stroboscopique" sonore.
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Re: Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

Message par grigou le Jeu 2 Jan - 7:18

Cocotier a écrit:
Pardon de m'attarder sur mes goûts mais c'est pour tenter de montrer que nos pôles d'intérêt musicaux sont probablement très différents.

C'est cela qui est intéressant justement, et c'est bien pour cela qu'il existe autant d'esthétiques différentes. Et c'est tant mieux ! Very Happy 

grigou

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Re: Two Pages et Music In Contrary Motion de Philip Glass

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