Quelques notes sur le premier mouvement du concerto pour violoncelle de Ligeti.

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Quelques notes sur le premier mouvement du concerto pour violoncelle de Ligeti.

Message par Merlin le Sam 3 Mai - 13:19

Oeuvre « poignante ». Virtuosité d’écriture. Grande économie de moyens.
Dédicacé à Siegfried Palm qui a crée l’oeuvre en 1967. Similitudes avec Lontano, qui date de la même période (début sur une seule note).
40 à la noire. Les barres de mesure ne servent qu'à la synchronisation (pas d’accentuation).

Mesure 1: une seule note (mi) entrée longue du violoncelle. « En partant de rien ». Avec sourdine, sur la touche, sans vibrato, entrée en poussant, changement de coups d’archet imperceptibles (pas au niveau des barres de mesure, dans la mesure du possible, demande Ligeti). De plus tout au long du morceau, la plupart des entrées se font sur des levées de triolet de croche.
Tous les instruments (2 violons+ alto mes 7 puis violoncelle tutti mesure 10 puis contrebasse mesure 11)  tiennent des mi. Ligeti déploie et mélange en les combinant, tout un ensemble de procédés de variation du son (changement de couleur/mélodie de timbre):
- entrées successives des cordes
- poco a poco vibrato
- poco a poco ordinario puis poco a poco sul ponticello
- jeu directement sur le chevalet (autant que faire se peut à cause de la sourdine)
- nuances:
    - ppppp poco a poco crescendo jusqu’à pp puis diminuendo jusqu’à « rien » pour le violoncelle solo
    - ppppp poco a poco crescendo jusqu’à mf pour les autres cordes
=> musique fluide, ‘statique’, caractéristique de cette période de Ligeti: sans rythme, sans pulsation, sans accent, sans harmonie, pratiquement sans mélodie

Mesure 12: effet de tuilage avec l’entrée du violoncelle solo sur des harmoniques avant la fin du crescendo des autres cordes qui finissent « sur le chevalet » puis densification de la texture: mélanges d’harmoniques donnant une impression de sons plus « faux » et chatoiement des couleurs sur le mi avec entrée de la flûte (mesure 13), qui vient colorer le mi (elle le « brouille », en le rendant faux) puis de la 2nde clarinette (entrée toujours imperceptiblement) puis effet de tremblement, de vibration, de « salissure » avec entrée successives des autres cordes en trémolos « très denses », note Ligeti (ténus néanmoins: pointe d’archet, sur la touche).
Arrêt de l’orchestre, seule la clarinette 2 tient son mi, puis le violoncelle solo revient sur un mi mais sans sourdine cette fois-ci, avec vibrato (espressivo), glisse vers la touche puis trémolos sur harmoniques vers le chevalet. Entrée de la 1ere clarinette sur le mi, mesure 17, mais cette fois-ci sur un trille, puis de la harpe dont l’accord en trémolo produit un effet de cliquetis. Mesure 19, la flûte entre maintenant sur un fa.

Mesure 21, la flûte tient son fa (impression de vide, de flottement) puis début d’une section plus « dramatique » entrée d’un cluster harpe/trombone basse (avec sourdine)/cor (avec sourdine). L’instruction à la harpe précise "très doux mais sonore", puis "laisser vibrer ". Les notes à la harpe sont mi et fa, le demi-ton introduisant une tension nouvelle. Effet de cluster même si l’attaque doit rester discrète. L’instruction aux cuivres est « tenu, très homogène, sans diminuer ». Le trombone basse double le fa de la harpe et  s’arrête à la mesure 24, tandis que le cor maintient sa tenue sur le mi. Violoncelle et violoncelle solo finissent la phrase précédente, puis le violoncelle solo, après un silence, revient sur la tenue du trombone - Ligeti note alors  « molto espressivo » - pour faire entendre une lente montée de mi (PPP<mP) à fa (Psub> morendo). Déjà annoncé par le fa de la flûte mesures 19-22, puis par la le cluster de la mesure 22, ce simple  demi-ton, dans cet environnement de « mi »  produit un puissant effet mélodique, mais aussi une sorte de tension, quelque chose d’analogue à une modulation non-préparée dans un contexte tonal.
Mesure 24, le basson prolonge le fa du violoncelle solo (avec sourdine) la note est accentuée (poco), marquée espressivo dolente. On presque à faire à un solo. Puis, mesure 25,  tutti corde et trombone sur un mélange de mi et de fa.

Effet de « résolution » mesure 26, lorsque le violoncelle solo entre sur un ré (effet très marqué dans la version Boulez), puis à nouveau « brouillage »: les cordes tiennent leurs notes « flautando », cluster chromatique très dissonant (fa, fa#, ré, do, mib, sol +fa tenu au trombone), puis flûte et hautbois se surajoutent (sol puis lab). Effet de frottement, texture vibrante, mais mouvante, miroitante (on est dans les nuances p ) renforcé par les entrées et sorties des vents. Puis les cordes s’arrêtent les uns après les autres «  morendo-niente » jusqu’à la mesure 33: ne restent alors que les vents qui tiennent un long cluster dissonant qui se mue soudain mesure 36, en un unisson des cordes uniquement (sib sur 4 octaves répartis entre les toutes les cordes, y compris le violoncelle solo). Les deux accords doivent être enchaînés « quasi legato, quitte à ce qu’il y ait un petit chevauchement entre les 2 », écrit Ligeti. Effet de « translation » , de «  pas sur le côté ». L’unisson est teinté ensuite par le basson qui entre lui aussi sur un sib mesure 39, annonçant, de façon symétrique au passage mesure 24, une nouvelle montée molto espressivo du violoncelle solo de sib à si bécarre. Soutient des tenues par la clarinette et la flûte jusqu’à un cluster cor/trombone/harpe, à la fin de la mesure 42, qui appuie l’entrée du violoncelle, concluant ce passage mélodique par un réb-ré bécarre dans le registre supérieur d’une octave à celui qu’il utilisait précédemment  

Mesure 44: L’entrée du piccolo marque la volonté de Ligeti d’étendre l’ambitus de l’ensemble pour la section finale, qui va être caractérisée par la coexistence de sons très graves (trombone basse, contrebasse) et très aigües ( piccolo, harmoniques du violoncelle et de la contrebasse).

Mesure 46: la harpe fait entendre rapidement la « mélodie des feuilles qui tombent »  dans le grave, tandis que le violoncelle monte dans le suraigu, mesure 47, et que la contrebasse descend de 2 octaves. La contrebasse tient ses notes graves tandis que le reste de l’ensemble continue à monter dans l’aigu. Effet de distorsion puissant, désagréable (dissonances, notes suraiguës, trémolos denses des cordes, le tout en crescendo jusqu’à fff possibile !), qui est stoppé net par un accord non-arpégé, en forme de coup-de-poing, de la harpe à la mesure 54, « ffff con tutta la forza ». Juste avant, mesure 54, effet caractéristique chez Ligeti (dans la partie centrale d’Atmosphères, par exemple), le violoncelle solo, que l’on pensait au maximum de sa tessiture, monte par un quintolet chromatique les harmoniques de sa corde la plus aiguë ! Seule la contrebasse l’accompagne désormais. Ils vont tenir longtemps ces 2 extrêmes, puis mesure 62 le violoncelle solo décolle littéralement en grimpant les harmoniques vers ses dernières extrémités. Entre alors pppp le trombone basse sur un fa grave (4 lignes sous la portée en clé de fa) faisant résonner la contrebasse, qui va seule conclure le mouvement, l’archet glissant de «  sul ponticello » , à « directement sur le chevalet » puis « sur la touche », en un jaillissement d’harmoniques au dessus des notes graves, prodiguant un effet de lumière et de calme.
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Re: Quelques notes sur le premier mouvement du concerto pour violoncelle de Ligeti.

Message par Cocotier le Sam 3 Mai - 19:59

Bigre, voici une analyse complète ! Ça va me donner l'occasion de réécouter la version de Saschko Gawriloff avec l'Intercontemporain dirigé par Boulez (DG). Un forumeur avait déclaré un jour que cette version était loin d'être la meilleure. C'est la seule que j'ai...
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Re: Quelques notes sur le premier mouvement du concerto pour violoncelle de Ligeti.

Message par Merlin le Dim 4 Mai - 7:18

De mon côté, j'écoute soit la version Boulez/Intercontemporain (mais c'est Jean-Guihen Queyras, le soliste. Gawriloff est le soliste du concerto pour violon), soit de Leeuw/Asko&Schoenberg Ensemble avec le dédicataire, Siegfried Palm, au violoncelle.
Les 2 ont des avantages et des inconvénients. La version de Leeuw est très fidèle à la partition, et très détaillée au niveau de la prise de son, ce qui permet de se rendre compte exactement ce qui se passe en terme de technique instrumentale (quitte à entendre les bruits de crin-crin et les respirations des instrumentistes !).
La version Boulez est plus léchée au niveau des finitions, avec une prise de son plus enveloppante (merci les ingénieurs du son: l'électronique aide sans doute à faire des pppppp qui soient vraiment pppppp et à gommer les changements de coup d'archet....). Il me semble aussi entendre des choses qui sont différentes de ce qui est écrit (mais ce n'est pas évident du coup, du tout suivre). L'ensemble est aussi plus étoffé. Ce n'est pas un sacrilège, cependant, et cette version a un rendu plus fluide et  plus expressif.
Il y a une vidéo du Tube (interprétation tout à fait valable pour de si jeunes musiciens) qui montre assez bien à quel point la partition est sans concession pour les instrumentistes:
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Re: Quelques notes sur le premier mouvement du concerto pour violoncelle de Ligeti.

Message par Cocotier le Dim 4 Mai - 8:56

C'est un gag. J'ai tout ton excellent exposé en me persuadant qu'il s'agissait du Concerto pour violon et je n'ai même pas vu qu'il était "parfois" question d'un violoncelle. Sans doute les scories d'un excellent repas de midi arrosé de bons vins...
Ceci dit, j'ai une légère préférence pour le Concerto pour violoncelle figurant sur le même CD, ce qui me va très bien !
En ce qui concerne l'intervention des ingénieurs du son sur le volume et les attaques, j'ai longtemps été scandalisé par ces pratiques pour me persuader finalement qu'elles avaient leur justification dès lors qu'elles concourraient à l'amélioration de l'esthétique d'une œuvre. J'ai en mémoire, par exemple, d'un disque d'orgue acheté il y a quelques années où l'on entendait clairement les claquements de la mécanique sur chaque note. Inadmissible avec les moyens modernes de traitement du signal numérique (sans compter le choix des orgues car, à ma connaissance, les orgues restaurées les plus récentes n'ont plus cet inconvénient.)
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Re: Quelques notes sur le premier mouvement du concerto pour violoncelle de Ligeti.

Message par Merlin le Mer 7 Mai - 15:28

Laughing 

Le concerto pour violon est beacoup plus tardif (1990).Tout aussi passionnant. Le second mouvement, notamment, avec ses étranges occarinas.
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Re: Quelques notes sur le premier mouvement du concerto pour violoncelle de Ligeti.

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